ma nourriture
Mine de rien, Lyne Crevier

L’éphémérité n’est-elle pas l’expérience de tous les instants? À l’instant même, je respire et voilà qu’un nouveau souffle annule le précédent. Ainsi, tout à la subjectivité du moment, l’éphémère pousse à l’agir. Histoire d’arpenter l’espace, de « bien accueillir l’esprit de la vague, accepter le fluant et le flottant, une vie passage pourtant essentielle qui trouve dans l’élément aquatique sa réalité et sa métaphore1 ». En ce début du XXIe siècle, la généralisation du jetable fait figure de cliché, hérité en droite ligne du ton alarmiste des écologistes des années 1960. L’obsolescence des objets d’aujourd’hui est un secret de polichinelle. Le marché du travail s’aligne également sur ce fait avéré : nommément, la précarité générale dans laquelle baignent les producteurs-consommateurs de biens.
Pareil contexte vacillant incite à la cohabitation de diverses tendances, laquelle s’applique quasi sans heurts, du moins dans la sphère de l’art actuel. « Toutes les formes se côtoient pacifiquement, et la production artistique ne semble même plus structurée par ce mouvement de balancier entre le solide et le précaire [….]2». Tant et si bien que la culture de l’instabilité privilégie le recyclable, le rejouable contre le durable. L’archivage est le maître mot de ce monde du « ici et maintenant » de l’événement artistique, lequel pourrait ne pas être enregistré. Ce que Nicolas Bourriaud appelle fort à propos « une esthétique du désencombrement, du vidage du disque dur3. »
Une telle inconstance se retrouve aussi bien dans l’environnement virtuel que dans le contexte urbain ou domestique. Ainsi, les photographies de Gabriel Orozco cadrent des sculptures éphémères ou des compositions collectives dénichées dans les interstices de l’espace public. Des riens : un sac de plastique en suspension, de l’eau qui s’échappe d’un ballon éventré, à l’instar d’un Chih-Chien Wang avec ses images prégnantes de chou chinois fleuri ou de brindilles ensachées de pellicule transparente. Une telle évanescence éveille également un écho auprès de Catherine Bodmer, avec ses images saisissantes de flaques d’eau sur le point de s’évaporer; on pense aussi à l’arbre esseulé, enraciné dans un lieu hostile ou encore à Isabelle Hayeur et à ses Paysages incertains. Giuseppe Penone souhaite, lui, que « l’éphémère s’éternise », alors que son art fragile découvre des traits sinueux dans le marbre ou le bois… tout près de disparaître.
A contrario, l’œuvre tangible, l’œuvre négociable sur le marché de l’art n’est-elle pas l’assurance d’un ticket pour son immortalité ? « Et sans doute, tous les témoignages des plus anciennes civilisations, Sumer, l’Égypte ou la Chine, montrent que l’art se caractérise par sa capacité à transcender le temps, par une a-temporalité le plus souvent symbolique4. »
Or le présent fugitif, la foule mouvante, l’errance, la fin des grands récits, la logique de l’instantanéité, voire la dernière tendance, ce « matérialisme aérien » qu’affectionnait Bachelard, tout concourt à une revalorisation du provisoire se condensant en un flux d’images vertigineuses de l’éternel présent. « L’éphémère relève désormais, avance Buci-Glucksmann, d’une véritable “scotophilie” (amour du regard) […]5 », qui prévaut dans l’espace médiatique.
À l’époque de la mondialisation, nul ne peut contester que la fugacité soit devenue une dimension de l’existence humaine dont l’art est l’un des symptômes incontestables. À cet effet, le nouveau toujours nouveau est une manière de valeur refuge, en ces temps incertains.